Flynn

La famille. Une notion connue de chacun, commune à grand nombre de personnes. Un père, une mère. Une soeur, un frère. Un oncle, un cousin, une grand-mère. Une famille est unie par les liens du sang mais il y aussi quelque chose d'encore plus fort : elle est soudée par le temps. Les événements, qu'ils soient joyeux ou malheureux, ou bien les épreuves que chaque membre d'une famille traverse tôt ou tard, font que ce lien fait d'un amour inconditionnel ne cesse de durcir et de resister aux tempêtes de la vie.

La famille. Quelque chose de si vague, de si incompréhensible pour ce jeune garçon. Lui qui toujours avait connu l'orphelinat. Cet endroit bruyant, où les règles étaient plus strictes les unes que les autres.

  - Eugène ! râla la vieille dame. Finis ta soupe !
  
Arraché de ses pensées, il s'exécuta et avala ce liquide fade et à peine tiède que Madame Tavot venait de nommer "soupe".

L'heure du dîner venait de s'écouler.

Mais celle du couvre-feu n'était pas encore arrivée. Les enfants avaient 30 minutes pour vacquer à leur activité préférée et pas une de plus. Beaucoup d'entre eux s'amusaient avec des vieux jouets en bois, ramenés par des parents dont les enfants avaient grandis.

Eugène, lui, était tranquillement assis en tailleur par terre. Le sourire se dessinait sur le visage du petit garçon. Le livre qu'il lisait lui donnait des étoiles dans les yeux et ce, même s'il l'avait déjà lu au moins deux fois. A chaque fois, son héros préféré lui offrait du rêve et quelque chose comme de l'espoir, du courage, au fil des pages tournées. Un jour, pensa-t-il, je serais comme Flynagan Rider ! Je serais le héros qui sauve les gentils des méchants !

Quand Madame Tavot frappa dans ses mains, tous les enfants comprirent qu'il était temps pour eux de rejoindre le dortoir et leur lit respectif. Même s'ils voulaient rester jouer encore, tous s'endormirent vite.

Le lendemain matin, les cloches qui retentirent reveillèrent tous les petits garçons et toutes les petites filles. Comme d'habitude, le réveil était un brutal instant qui arrachait les enfants rêveurs en les ramenant à la rude réalité. 

Mais Eugène, même réveillé, restait un petit garçon avec des rêves dans la tête et plein de belles lueurs dans les yeux.

Après le petit déjeuner, certains d'entre eux étaient chargés d'exécuter certaines tâches à l'extérieur de l'orphelinat, comme aller acheter du pain, aller chez le ferronnier pour récupérer des clés, chercher quelques livres, ...

Les enfants adoraient se voir confier ce genre de missions, cela leur permettait de sortir de l'établissement, de voir du monde et de se défouler en courant partout où ils pouvaient. Certains s'amusaient à faire la course pour savoir lequel d'entre eux était le plus rapide à faire la tâche qui lui avait été donnée. 

Eugène était de ceux qui préféraient prendre le temps de bien se promener. Il adorait voir le boulanger enfourner son pain, de voir le fleuriste découper les tiges trop longues de ses fleurs et surveiller chaque homme et femme qui travaillaient soigneusement.

Ce jour-là, Eugène devait récupérer des couverts. Le garçon tenait dans sa petite main gauche le papier sur lequel était inscrit ce qu'il devait exactement ramener. Dans sa main droite y avait une petite bourse contenant le montant exact de cette commande.

Eugène s'approcha de l'endroit où le forgeron travaillait. A la grande différence des autres commerçants, cet homme ne travaillait pas dans une boutique fermée, mais dans un espace ouvert. Et pourtant, malgré l'absence de mur et de toit, il faisait extrêmement chaud. Eugène fixa les différents outils qu'il y avait ; des grands, des petits, des marmites qui fumaient, des seaux d'eau et puis cette espèce de cheminée qui était probablement la source de cette chaleur.

Le forgeron était en plein travail. Il venait de faire chauffer quelque chose de plat mais d'assez conséquent. Avec son marteau, il tapait, tapait et tapait. Il le faisait si fort que le petit "bonjour monsieur" qu'avait sortit Eugène ne se fit pas entendre.

Le forgeron se tourna pour saisir un de ses outils, quand il vit le jeune garçon. 

  - Qu'est-ce que tu veux, petit ?
  - J'ai besoin de ça s'il vous plaît.
dit Eugène en guise de réponse, en donnant maladroitement le papier.
  - Reviens dans une heure.

Eugène hocha la tête avant de la tourner vers un objet qui attira son regard. Il vit une magnifique épée, installée contre l'un des ses établis. Elle était comme celle de Flynagan Rider qu'il avait imaginé. Mais elle était encore plus belle, plus brillante. Eugène la trouvait parfaite, une arme noble symbolisant la justice et le courage.

  - Elle te plaît ? souria le forgeron.
  
Eugène hôcha timidement la tête. 

L'homme saisit l'arme d'une poigne ferme et la fit danser, transperçant l'air. Le bruit de l'épée face au vent fit décrocher un énorme sourire à Eugène.

L'homme qui l'avait en main était habitué à la manier et le jeune garçon fut certain que ce monsieur savait se battre avec elle.

  - Elle est pas toute jeune, elle. Elle m'a bien servi, fut un temps.
  - Vous savez vous battre ? demanda de sa voix fluette Eugène. 
  - Il y a bien des années que je ne me suis pas battu. Tu veux essayer ?

Le forgeron tendit son bras qui tenait l'épée. Eugène la saisit et aussitôt, elle s'enfonça dans le sol.

L'homme rit. Eugène le regarda, surprit de ce poids si important.

Le garçon regarda le dessin qui ornait le manche de couleur or de l'épée. C'était un soleil. L'emblème royal du pays.

Voyant que le petit garçon l'avait vu, le forgeron la retira de terre et la remit à sa place initiale.

  - Vous êtes... Chevalier ? demanda Eugène, à la fois étonné et content.
  - Je l'ai été. Mais ce n'est pas tes histoires. Donne-moi mes sous et reviens dans une heure.

Eugène s'exécuta, laissant les pièces sur un coin de là où il travaillait.

Il quitta l'espace du forgeron, tandis qu'un tas de questions émergeaient dans la tête du petit garçon. 

Il attendit environ une heure et retourna à l'atelier du forgeron.

Cette fois-ci, il allait lui demander ce qu'il s'était passé. Eugène voulait devenir un héros, alors poser des questions ne devait pas être un problème. Flynagan Rider, lui, l'aurait fait sans hésitation.

  - Tiens petit.
  - Merci monsieur.

Sa petite voix intérieur lui hurlait de se lancer, de commencer ne serait-ce que par un simple "pourquoi ?".

Eugène prit une profonde inspiration.

3... 2... 1...

  - Pourquoi vous n'êtes plus chevalier ? 

L'artisan le dévisaga.

  - Je m'en doutais. soupira-t-il.

Il passa ses mains dans ses cheveux. 

  - Les choses ne passent pas toujours comme prévu, tu sais. Un jour on t'offre une chance de suivre ton rêve, de prouver ce que tu vaux, de montrer tes valeurs. Puis le lendemain on te jète parce qu'on a plus besoin de toi.

Eugène fronça les sourcils. Il ne comprenait pas ce que disait l'ancien chevalier. 

  - On a toujours besoin d'un chevalier. Il y a toujours des méchants et...
  - Attends petit. Moi je voulais rester. C'est le royaume qui ne voulait pas de moi. Parfois, les gentils ne sont pas qui nous pensons
.

Eugène fut choqué. Était-il en train de dire que certains chevaliers étaient... Méchants ? 

  - Dans la vie, tu comprendra vite qu'il n'y a pas vraiment de gentil ni de méchant. C'est les gamins qui pensent ça. Les chevaliers ne sont pas forcément l'un ou l'autre, tout comme les voleurs.

Une boule ne noua dans la gorge d'Eugène. De la déception, de l'amertume formaient cette boule.

  - Si un chevalier arrête un voleur alors qu'il voulait simplement prendre des poules pour nourrir sa famille. C'est qui le méchant ? Le voleur qui veut nourrir sa famille ? Ou le chevalier qui l'en empêche ? 

Quelque chose se brisa dans le coeur d'Eugène. Quelque chose d'autre dans ses yeux s'éteignit. 

  - Tu comprendras quand tu seras plus grand. Tu verras quelles sont les priorités. N'oublies pas que bien vivre est le plus important. Peu importe comment tu le fais.

Eugène recula, les armes aux yeux.

Il récupéra les couverts et couru le plus vite possible à l'orphelinat. 

Toute la journée, il s'enferma en lui-même, repensant sans cesse aux mots de l'ancien chevalier.

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Plus le temps passait et plus Eugène s'approchait de l'âge de la majorité. L'âge où il pouvait enfin sortir de l'orphelinat et être totalement libre.

Quelques mois avant ses 18 ans, Eugène tomba sur ce vieu livre. Les Histoires de Flynagan Rider.

Il se rappela de ses rêves d'enfant et sourit, nostalgique.

Cela faisait bien longtemps qu'il n'y avait pas pensé.

  - Flynagan Rider. sourit-il. Tu parles.

Malgré tout, il le conserva dans le peu d'affaires qu'il avait.

Durant ces dernières années, il était l'un des seuls de son âge à ne pas avoir été adopté. Mais désormais, il s'en fichait. Bien au contraire.

Il avait apprit l'art d'avoir ce qu'il voulait grâce à sa ruse et... Son charme. Il fallait l'avouer, Eugène n'était plus ce petit garcon timide avec la tête dans les étoiles. Il était devenu sûr de lui, conscient que la vie n'était pas un conte pour enfants et était déjà auteur de quelques vols. Eugène aimait les choses qui brillaient. C'était comme ça, il ne pouvait pas s'en empêcher.

Grâce à l'argent récolté des objets dérobés, il avait de quoi préparer son départ de l'orphelinat.

En quittant cet endroit, il allait tirer un trait définitif sur sa vie d'orphelin. Ce petit garçon timide, rêveur et peureux allait restait là.
Il fallait faire place au jeune homme audacieux, presque riche et charmeur qu'il était devenu. 

Le jour de son départ, il était le plus heureux du monde. A lui la liberté ! 

En quittant le village, il se promit de vivre heureux et pour lui-même, peu importe ce qu'il devait faire.

C'est ce jour que Flynn Rider prit vit.

A SUIVRE...