Les goûtes de sang perlaient sur le plancher humide.
Leur couleur sombre n'était rien comparé à l'obscurité du regard que Mère Gothel portait sur elle. Elle venait de poignarder Eugène sous ses yeux. L'homme qu'elle aimait était mourant au sol pour avoir tenté de lui porter secours. Et elle était là, baillonnée alors qu'elle aurait aimé hurler pour l'avertir, hurler son désespoir. Enchainée à une poutre qu'elle ne parvenait pas à faire céder. Prisonnière de cette tour comme de la meurtrière qui l'avait élevée.
Flynn se tordait de douleur au sol tandis que Gothel approchait d'elle, le couteau reluisant de sang noir dans la main. Elle l'approcha de la gorge de Raiponce, menaçante, et, bien que la jeune blonde savait pertinamment qu'elle devait rester en vie pour pouvoir chanter et prodiguer la magie dont Gothel avait besoin, elle ne savait que trop bien la souffrance que Gothel était prête à lui faire endurer. La pire était face à elle : voir l'homme qu'elle aimait mourir. Et Gothel lui promit de ne pas s'arrêter en si bon chemin. En tournant le regard dans la direction indiquée, la princesse remarqua Cassandra dans la pénombre. Une dernière goûte de sang perla du couteau vers le sol et ce fut la goûte de trop : Raiponce se réveilla en sursaut avec le front et le dos en sueur, secouée de tremblements, le souffle haletant.
La respiration coupée, il lui fallut quelques minutes pour que les tremblements violents de ses épaules se calment et qu'elle réalise qu'elle était dans sa chambre dans le château de Corona. Pascal l'avait entendu crier et s'était hâté à son chevet, posant sa tête contre son bras. Raiponce ne pouvait même pas le rassurer, incapable de parler. Il lui fallait s'assurer que Cassandra allait bien. Il fallait qu'elle en parle à quelqu'un.
Toujours secouée de tremblements, la princesse se mit tant bien que mal sur ses pieds. Ses mains étaient si tremblantes qu'elle abandonna l'idée d'allumer une bougie et se déplaça donc hors de la pièce et dans les couloirs en se fiant à la lueur de la lune qui baignait les murs d'une aura bleutée et apaisante. Pas suffisamment apaisante ceci dit pour retirer l'horreur des images qu'elle venait de revivre. S'appuyant contre le mur, Raiponce se guida jusqu'à la chambre de Cassandra, le souffle court.
Cassandra ne trouvait pas le sommeil cette nuit là. Elle faisait danser la lame d'un couteau à la lumière d'une bougie, allongée sur son lit, pensive. Personne n'aurait pu s'introduire dans son esprit mystérieux pour savoir à quoi vaquaient ses pensées, mais elle n'était pas suffisamment distraite pour ignorer les bruits de pas feutrés qui provenaient du couloir. Se redressant vivement, elle glissa le couteau dans l'élastique à sa cheville et s'approcha de la porte. Raiponce ne prit pas la peine de toquer.
"Cass...?
Sa voix se brisa avant qu'elle n'ait pu prononcer le prénom dans son intégralité. Cassandra en eut un frisson dans le dos. Entrouvrant la porte, elle aperçut une Raiponce voûtée, le visage en larmes, baignée par la lueur de la lune. Quelle vision effroyable. Elle qui était habituellement si joviale! La dame d'honneur ouvrit sa porte en plus grand, déstabilisée.
-Raps? Qu'est-ce que...?!
Raiponce fut secouée d'un nouveau sanglot et Cassandra réagit aussitôt instinctivement, attrapant son amie dans ses bras et la serrant contre son coeur avec force. Au seuil de sa chambre, au beau milieu du couloir, elle laissa la princesse faire couler toutes les larmes dont elle avait besoin. Caressant les cheveux de la princesse avec une douceur qui l'étonna elle la première, la dame d'honneur frotta ensuite le dos de Raiponce pour la rassurer, murmurant d'une voix paisible:
-C'est fini, Raps... Tout va bien, ce n'est rien... C'est fini. Je suis là...
Raiponce ressera son étreinte contre son amie et demeura un bon moment contre elle à pleurer à chaudes larmes. Ces dernières finirent par se tarir. Sitôt qu'elle eut pu récupérer un semblant de souffle, elle voulut justifier cette intrusion nocturne, la voix nouée :
-Mère Gothel... Elle... Elle tuait Eugène... Je ne parvenais pas à le sauver cette fois... Et... Et tu...
Un violent frisson la secoua, l'interrompant. Son coeur se serra. Elle ne se voyait pas poursuivre son récit. Cassandra l'arrêta à temps:
-Tu n'as pas besoin d'en parler, Raiponce. C'est derrière toi. Eugène va bien, je l'ai entendu ronfler d'ici! Et je vais bien, je suis là. Personne ne te fera de mal ici, j'y veillerais personnellement. Je te protégerais, Raps.
Raiponce lâcha un rire étouffé au milieu des restes de ses sanglots. Cassandra attendit quelques instants avant de se dégager de leur étreinte.
-Je peux aller te chercher quelque chose à grignoter, si tu le souhaites?
Raiponce secoua la tête, ayant encore du mal à formuler des mots. Clairement, elle n'avait pas faim. Elle avait l'impression d'avoir l'estomac retourné par ce cauchemar. Elle s'en voulait un peu d'avoir réveillé Cassandra de cette façon en plein milieu de la nuit. Personne ne soupçonnait la princesse de faire de telles terreurs nocturnes et elle savait que Cassandra n'en parlerait pas. De jour, Raiponce était d'un naturel enjoué : elle était réellement heureuse de découvrir Corona. Il y avait tant de belles choses à voir! Mais la plaie n'était pas pleinement pansée. Lorsqu'elle se retrouvait seule ou lorsqu'elle dormait, son inconscient lui rejouait la scène. Et bien qu'elle ne connaissait pas Cassandra depuis très longtemps, il lui avait semblé évident, ce soir, qu'elle pouvait se tourner vers elle. Elle avait besoin d'elle.
-Cass... Est-ce que... est-ce que tu pourrais rester un peu avec moi ce soir?
Sa demande était encore un souffle. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Elle aurait voulu s'excuser pour cette demande égoïste. Elle savait pertinamment que Cassandra n'était pas le genre de personne que l'on serre dans les bras comme ça, que l'on garde près de soi pour du réconfort, même si Raiponce le faisait naturellement. Mais Cassandra avait été plus que déstabilisée par cette vision d'une Raiponce complète anéantie et ne se voyait pas la laisser seule.
-Bien sûr. Je... vais prendre des habits secs, j'arrive de suite.
Raiponce eut un petit sourire désolée. Elle avait littéralement trempé Cassandra avec ses larmes de crocodile! L'épéiste ne fut pas longue à se changer et raccompagna bien vite Raiponce dans sa chambre. Servant de l'eau à la princesse, elle la laissa s'asseoir sur le lit tandis qu'elle entreprit d'allumer les lanternes réconfortantes et les bougies de chevet de la pièce. Puis elle s'installa à son tour en tailleur sur le lit et aida Pascal à rejoindre Raiponce. La jolie blonde retrouva un semblant de sourire lorsque son animal favori vint se nicher sur son épaule et contre sa joue. Cassandra laissa un petit sourire rassuré lui échapper.
-Désolée, Cass. Je... Je ne me sentais pas de rester seule.
-Je peux comprendre, Raps, il n'y a pas de soucis.
Un petit silence s'installa entre elle, silence que décida de rompre Cassandra pour ne pas laisser Raiponce replonger dans son cauchemar. Elle savait exactement le sujet à lancer.
-Savais-tu que Eugène parlait dans son sommeil?
Une petite étincelle s'alluma dans le regard de Raiponce comme elle l'avait espéré tandis qu'elle s'exclamait:
-Noooon, vraiment?!
-Oui... Et il t'a demandé d'accepter de vivre à ses côtés parce qu'il adorait tes gâteaux! Ah, les hommes...
Raiponce éclata de rire. Quelle proposition de mariage ! Pour ses gâteaux! Cassandra esquissa de nouveau un petit sourire en voyant son amie heureuse à nouveau. Quel soulagement! Le regard de la princesse s'attendrit lorsqu'il retomba sur elle, mais il fut vite remplacé par un regard inquisiteur.
-Comment se fait-il que tu ne dormais pas à cette heure là? Tu ne sembles pas fatiguée!
Déstabilisée, Cassandra bredouilla un semblant de réponse avant de jouer la carte de l'humour, une fois de plus. Eugène serait son alibi ce soir.
-A-ah, euh... Difficile de fermer l'oeil quand les ronflements d'Eugène font trembler tout le couloir!
Raiponce lâcha de nouveau un rire, mais n'en fut pas convaincue pour autant. Puisque Eugène était le sujet de ce soir, elle décida d'interroger son amie:
-Pourquoi le détestes-tu autant?
-Oh, Raps, je ne le déteste pas. Il est juste arrogant, égoïste, beau parleur et... La liste de ses défauts serait très longue. Mais il te rend heureuse, alors je ne peux pas à proprement parler le détester.
La princesse esquissa un petit sourire, regardant son amie avec tendresse. Cassandra, craignant plus de questions, détourna le regard et fit mine de s'intéresser aux dessins de la princesse. L'art était un sujet plutôt fiable.
-Oh, celui-ci est nouveau?
Demanda-t-elle en pointant du doigt une peinture masquée dans un angle du mur. Elle représentait une étendue d'eau dans laquelle il semblait y avoir deux jeunes filles qui s'éclaboussaient. En se rapprochant un peu, Cassandra reconnut très clairement les personnes en question : Raiponce et elle. La peinture était suffisamment discrète pour se confondre avec d'autres scènes dans des lacs autour d'elles, notamment en raison de sa proximité avec le château, lui-même entouré d'eau. Elles avaient fait le serment de garder tout ça secret et la scène était représentée de façon à ce qu'elle paraisse banale. Pour autant, la réelle signification était évidente pour elle: il s'agissait de leur lagon secret. Elle ne put retenir un sourire touché par la représentation alors qu'elle effleurait la peinture du bout des doigts et se remémorait cet instant qui les avait liées. Bien vite, toutefois, elle reprit sa contenance habituelle et se retourna vers Raiponce qui n'avait pas dit mot. C'était inhabituel de sa part et Cassandra craignit quelques instants qu'elle ne se sente à nouveau mal, mais il n'en fut rien. Elle l'observait en silence avec un petit sourire, juchée sur son lit. Cassandra eut un rire gêné.
-Quoi?
-Mh, je me demandais ce que tu avais à cacher pour t'intéresser soudain à ce que je dessine, taquina la princesse.
Cassandra sentit le rouge monter à ses joues mais répliqua sur le ton de la plaisanterie:
-Hey! Ce que tu as dessiné est supposé rester caché.
Elle marquait un point et la princesse ne se fit pas plus insistante, la rejoignant dans un éclat de rire. Lorsque le silence fut retombé, Cassandra reprit:
-Ce n'est pas parce que je ne m'y intéresse pas au quotidien que je n'observe pas ce que tu fais. Et il faut bien admettre que tu as du talent.
Touchée, la princesse la remercia et l'invita à la rejoindre sur le lit, ce que la demoiselle d'honneur fit sans rechigner.
-Je t'apprendrais à dessiner si tu m'apprends à combattre à l'épée!
-ça me semble équitable.
Même si elle dessinait comme un manche à balais. Peu importait, ce n'était pas le soir pour contrarier Raiponce. La mine réjouie de cette dernière la conforta dans son choix.
-C'est bientôt la seconde exposition scientifique du royaume, tu devrais y participer. Ta première participation avait été remarquable !
-Oh, ça me fait penser que c'est bientôt la fête des coeurs également !
-Arh, cette fête-là...
Cassandra leva les yeux au ciel. Elle détestait vraiment cette fête. Que l'exposition soit si près de celle-ci n'était d'ailleurs pas de bonne augure. A tous les coups, il y aurait encore des énergumènes pour soit-disant lire des auras de couleurs et rapprocher les gens de façon aléatoire pour que les fleurs-bleues retrouvent espoir et se bercent d'illusion. Si elle n'avait pas ce travail à plein temps, elle resterait loin de toute cette fièvre romantique et mièvre. Urgh!
-Pourquoi détestes-tu tant cette fête?
La voix de Raiponce la sortit de sa rage intérieure. Oh non, pas ce sujet.
-A t'entendre on pourrait croire que je déteste tout.
Raiponce eut un léger rire, partagée entre la gêne de l'accusation et ce qu'elle sentait n'être qu'une taquinerie.
-Je ne la déteste pas, je trouve juste cette histoire un peu trop facile, même si je la vois différemment depuis le lagon.
Elle lui lança un petit sourire complice qui sembla suffire comme justification à Raiponce. Il y avait tant de choses excitantes à venir que la princesse se sentait de nouveau gonflée d'espoir pour les prochains jours ! Piquée soudain par la fatigue d'avoir tant pleuré un peu plus tôt, elle ne put retenir un baillement et s'allongea à côté de Cassandra.
-Tu devrais te reposer...
Murmura la demoiselle d'honneur, s'apprêtant à se lever du lit et s'éclipser de la chambre, mais une main la retenue doucement par le poignet.
-Cass... Est-ce que...
Le coeur de Raiponce s'accéléra. L'accès de panique à l'idée de sombrer à nouveau dans ce cauchemar la maintenait réveillée et seule Cassandra était parvenue à l'apaiser. Elle ne voulait pas qu'elle parte.
-Est-ce que tu pourrais rester... Rester avec moi cette nuit? Attendre que je m'endorme?
Cassandra sentit ses joues s'empourprer. Dormir avec la princesse? Est-ce qu'elle avait seulement le droit de faire ça? Son petit ami faisait chambre à pars, c'était donner une idée de ce que le roi infligerait si quiconque s'approchait de trop près de sa fille. Mais le regard de détresse dans les yeux de Raiponce fit s'écrouler toutes les barrières qu'elle avait érigé.
-Euh, ou-oui, bien sûr...
Avant qu'elle n'ait pu s'asseoir à nouveau sur le lit, Raiponce se glissa sous les couvertures et lui fit signe de la rejoindre. Un peu déstabilisée, Cassandra se faufila à son tour près d'elle, s'adossant à l'entête de lit. Raiponce s'allongea contre son oreiller mais décala petit à petit sa tête contre le ventre de son amie, visiblement plus confortable.
-Merci Cass...
Murmura-t-elle avant de fermer les yeux, sa main se posant délicatement contre le flanc de sa meilleure amie. Cassandra ne trouva pas les mots pour lui répondre et regarda la princesse esquisser un petit sourire alors qu'elle retrouvait un sommeil plus paisible. Ça n'avait pas de prix. Elle serait bien incapable de fermer l'oeil cette nuit, mais elle pourrait veiller au sommeil de la princesse. Son regard s'attendrit alors qu'elle murmura tout bas:
-Bonne nuit, Raiponce."