Esperanza se tourna vers sa harde, les yeux remplis de douleur. Comment cela était-ce possible ? Comment une telle chose avait-elle pu arriver ? Son fils, son fils unique... enlevé sous ses yeux. Par des humains. Elle avait souhaité venir l'aider, mais il n'avait pas voulu, il lui avait dit de repartir : les hommes étaient trop nombreux, tout ce qu'elle aurait gagné était de se faire capturer elle aussi. Le cœur brisé, elle avait exécuté le vœu de l'étalon.
Elle retourna lentement vers les siens, et tous partirent d'un pas égal vers la prairie ; Esperanza resta vers l'arrière, se forçant à rester attentive à ce qui l'entourait. Elle devait rester forte, pour sa harde. Maintenant que Spirit... n'était plus là, il était de son devoir de veiller sur le troupeau, comme elle le faisait avant que son fils ne reprenne le flambeau.
Mais ce ne serait pas pour longtemps, pensa-t-elle soudain en relevant la tête. S'il y avait une chose qu'Esperanza devait dire sur son fils, c'était qu'il n'abandonnait jamais. Il reviendrait, que ce soit le lendemain ou dans des années – même si la jument palomino craignait qu'il ne revienne vraiment pas avant des années...
Mais il reviendrait, c'était l'essentiel. Maintenant elle ne devait plus se laisser abattre en pensant à son fils ; elle devait prendre soin du troupeau en attendait son retour. C'était aussi pour ça que Spirit n'avait pas voulu qu'il vienne l'aider, pour qu'il y ait quelqu'un qui guiderait la harde. L'étalon avait placé sa confiance en elle, elle ne devait pas le décevoir.
C'était difficile... Garder sa peine pour elle, montrer sa force au troupeau pour qu'il reste serein – enfin, aussi serein qu'on peut l'être alors que l'étalon protecteur de la harde avait été capturé alors qu'il était si intelligent et si rapide ! – n'était pas chose facile ; les belles paroles qu'elle s'était dites quelques jours plus tôt, juste après la capture de Spirit, suffisaient à grand peine à lui donner le courage nécessaire à la direction du troupeau.
La jument leva la tête vers le ciel, où brillaient les étoiles. Spirit... Où se trouvait-il en cet instant ? Cela faisait seulement quelques jours qu'il n'était plus là, mais cela avait semblé être une éternité, même plusieurs à sa mère. Elle laissa échapper un soupir. Dans un instant pareil, où le désespoir semblait couler dans chacune de ses veines, depuis le cœur jusqu'aux moindres extrémités de son corps, il était terriblement dur de se rappeler pourquoi elle était encore debout, pourquoi elle n'allait pas simplement se coucher dans un coin pour ne plus jamais se relever. Il aurait été si facile d'abandonner... Mais non. A chaque fois, au bord du gouffre, elle se souvenait de la confiance qu'elle portait à son fils. Il reviendrait, elle le savait. Il reviendrait.
Esperanza, légèrement apaisée, retourna se mêler aux siens pour la nuit. Demain serait un autre jour...
Le temps passait lentement, mais au fur et à mesure qu'il s'écoulait, Esperanza perdait peu à peu l'espoir que son fils revienne un jour... Elle commençait presque à se faire à l'idée qu'il n'y aurait jamais de retour pour lui ! Cependant, au fond d'elle subsistait une étincelle de courage et de confiance en Spirit. Il lui fallait garder espoir... La seule chose qu'elle craignait était qu'un jour, elle cesse totalement de continuer à croire au futur retour de l'étalon isabelle...
Mais un jour, alors que la journée qui commençait s'annonçait aussi banale que les autres, la jument sentit comme une étrange étincelle, une sorte d'excitation parcourir le troupeau tout entier. Que se passait-il donc ?
Elle remonta la légère pente la séparant du reste de la harde, et entraperçut alors, au milieu des chevaux attroupés autour, une cheval à la robe isabelle... Son cœur manqua un battement. Se pouvait-il qu'après tout ce temps, son fils soit finalement revenu ? Tandis qu'Esperanza se laissait envahir par un indicible bonheur, elle s'avança vers Spirit, les yeux illuminés par l’allégresse qu'elle ressentait.
Je savais que tu reviendrais...
Personne n'aurait pu douter de la pensée d'Esperanza.
-----------------------------------
Bonus : Voici en plus un court épilogue à Spirit, l’Étalon des Plaines, du point de vue d'Esperanza.
La belle jument palomino inspira une grande bouffée de l'air frais de la nuit, goûtant avec délice la saveur de la douce brise nocturne. Elle se sentait apaisée, détendue, comme elle l'avait bien peu été ces derniers temps... En fait, tout lui paraissait plus beau depuis que son fils était revenu. Elle avait presque de la peine à le croire : Spirit était de retour ! Elle avait plusieurs fois failli perdre tout espoir qu'il revienne, après qu'il se soit fait capturer par les hommes... Elle avait craint de devoir avoir la charge du troupeau le restant de sa vie, forcée de voir sa harde dépérir sans personne pour la remplacer quand il serait temps pour elle de se retirer...
Mais Spirit avait triomphé, il était revenu sur ses terres natales, reprendre sa charge et retrouver son troupeau. Il avait même trouvé l'amour... Esperanza regarda depuis la butte où elle se trouvait la harde rassemblée en contrebas, au centre de laquelle se tenait son fils et sa compagne, la belle jument pie.
Esperanza sourit. Elle était heureuse pour son fils, heureuse qu'il soit là, auprès d'elle et du reste du troupeau, heureuse également de pouvoir se dire que l'avenir de la harde était assuré. Elle n'était pas vieille, mais elle n'était pas non plus une jeune jument dans la force de l'âge, et elle était contente de savoir qu'elle pouvait désormais se reposer sur Spirit. Comme il l'avait toujours fait, il ferait du bon travail et veillerait sur les siens comme sur la prunelle de ses yeux, comme sur n'importe quel autre membre de sa famille – et n'était-ce pas justement ce qu'était son troupeau ?
La jument à la robe claire balaya encore une fois du regard les autres chevaux rassemblés guère loin, avant de lever ses yeux chocolat vers les cieux couleur d'encre seulement troublé par les traînées d'étoiles qui brillaient telles des perles de nacre dans leur écrin de velours.
Elle était sûre que son compagnon, le père de Spirit, s'il pouvait les voir, serait fier de son fils. Et il y avait de quoi...
| 1 |